Etonnant livre que celui-ci ! Il nous donne, avec le sujet de cette atypique biographie, une sensation de proximité si importante, si prégnante qu'elle finit par nous apparaître troublante au terme de la lecture.
Il est écrit, on le sent d'emblée, avec l'amour, avec le coeur, sous l'emprise d'un magnétisme. En sorte qu'il "colle" littéralement à la personne qu'il décrit.
On a l'impression, même, qu'aucune des moindres facettes de cette dernière- pourtant multiples et complexes - ne parvient à lui échapper.
Tout au long de ces pages entraînantes, écrites avec une grande aisance, on se trouve admirablement maintenu au plus près de l'âme et même du corps de cette femme toute de feu, solaire mais également tragique. Presque immergé(e) dans le bain chaotique, heurté de son existence - une existence harcelée, marquée de bout en bout, comme au fer rouge, par une sorte de duel de chaque instant entre son énergie farouche, sa joie de vivre quasi sauvage ainsi que l'insolente puissance créative de son imaginaire et le sort qui, à rebours, s'acharne avec constance, sans grand ménagement sur sa pauvre condition physique.
Quand on referme ces pages, on a le sentiment, pour le moins étrange, d'avoir rencontré - que dis-je, côtoyé - en personne la peintre mexicaine devenue icône. Auprès de nous, elle a pris corps. Pour ainsi dire en chair et en os. Entière, suppliciée, excessive mais authentique en tous domaines de sa vie comme en tous recoins de son être. Possédée d'une boulimie de vivre qui la relie, de manière plus qu'étroite, plus qu'intime à tous les éléments, plus ou moins primordiaux, qui l'entourent et surtout l'habitent (minéraux, végétaux, animaux, éléments culturels et de nature identitaire, dont le moindre n'est certes pas le Mexique, qu'elle aime de façon organique, aussi tripale que tout le reste).
Frida KAHLO FAIT CORPS et ce livre, quant à lui, je le répète, FAIT CORPS avec elle. Ce qui n'est pas un mince exploit.
En effet, sa personnalité fut très complexe et très changeante. Frida personnifie une infinité de concepts et de sentiments [...] (Citation de Sergio URIBE, p. 422) ; Frida Kahlo symbolise et synthétise de nombreux combats. Elle avait une sexualité libérée, revendiquait sa bisexualité et se fichait du regard des autres. Elle est le symbole même de la liberté, et c'est ce qui plait chez elle. D'autant plus qu'elle est comme une éponge : que vous soyez métisse, handicapé, bisexuel, accidenté, féministe, queer, il y a forcément une part de vous qui vous permet de vous identifier à elle. (Citation de Julie CRENN, p. 428). C'est sans doute ce qui lui a permis de produire une oeuvre picturale presque sans influence, et par conséquent inclassable, au caractère fondamentalement réfractaire.
Frida était, par essence, anormale, et elle le savait. L'anticonformisme était, en quelque sorte, chez elle, une affaire d'ADN. Ni son milieu d'origine petit-bourgeois, ni sa formation catholique rigoriste, victorienne, n'y firent quoi que ce soit. Aimant démesurément séduire et attirer l'oeil (un peu comme un tableau vivant), elle se mettait sans cesse en scène dans une exigence sans borne d'originalité et d'esthétique qui s'appliquait à tout, et en premier lieu à elle-même, à son paraître. De la sorte, elle affirmait sa féminité, de même que sa mexicanité et prenait, à n'en pas douter, une indéniable revanche sur les énormes embûches que ne manquèrent pas de lui opposer le monde et la chienne de vie (maladie infantile sérieuse, gravissime accident survenu en pleine jeunesse, et ses interminables suites, qui s'étalèrent sur toute une vie : complications, handicaps, invalidités à ne plus savoir qu'en faire, corsets et opérations récurrentes, souffrances devenues pain quotidien à peine supportable, et auxquelles venaient, non moins douloureusement, s'ajouter, se surimprimer (quoique dans de tout autres registres) les trahisons sentimentales à répétition que lui faisait subir comme à plaisir Diego RIVERA, l'immature homme de sa vie et de multiples fausses-couches qui furent, pour elle, autant de cuisants échecs, de sources de frustration aigüe qui, au final, l'aigrirent). Et cette démarche, un peu cabotine, atteignit pleinement ses buts. Elle les atteignit même, pour ainsi dire, au-delà de toute espérance, puisque le pouvoir envoûtant de la fière plasticienne martyre trouva le moyen de s'exercer jusque bien longtemps après sa mort, en "accrochant" des publics on ne peut plus divers et variés de par le vaste monde. Il est vrai que Tous ceux qui ont croisé Frida ont été fascinés par elle, se sont tous sentis comme aimantés par sa personnalité hors du commun.
Ce livre, sans aucun doute, témoigne une fois de plus de cette étrange force d'attraction.
Auteure d'une oeuvre picturale unique, visionnaire et intense, l'artiste eut la chance d'être l'une des rares représentantes de l'art au féminin à avoir eu accès à une renommée planétaire, à l'égal de ses confrères hommes.
Y serait-elle parvenue sans son lien au grand muraliste mexicain couplé à la poignante geste de son destin de quasi crucifiée et à son art de se mettre en scène à l'aube de la grande vague de médiatisation contemporaine ? Aurait-elle pu acquérir une telle notoriété mondiale si elle avait vécu et exercé dans un autre pays et à un autre moment de l'Histoire ?
Nous apprenons, en tout cas, au travers de ce livre, à la mieux connaitre...pour ne pas dire à la connaitre en profondeur, telle qu'elle fut (et n'est-ce pas là ce qui compte ?) : bouillonnnante d'énergie, d'allégresse et de passion, de générosité, de goût plus qu'immodéré pour la fête et les plaisirs du monde (convivialité, nourriture, boissons alcoolisées, danse, chant, sexe, amitié, rire et vie de famille), d'une sincérité sans borne (qui confinait quelquefois à la brutalité) mais aussi lunatique et instable, volage (sauf dans son attachement à Diego), colérique, frappée, à intervalles réguliers, de dépressions la conduisant aux portes de l'acte suicidaire, orgueilleuse et portée à l'humour décapant...Certes, Frida (ainsi que l'appelle on ne peut plus familièrement l'auteur, de façon à nous la rendre encore plus proche, plus attachante) ne faisait jamais rien à moitié. Elle se jetait à corps perdu (par énergie du désespoir ?) dans tout ce qu'elle avait l'occasion de vivre et d'entreprendre. A l'origine de cette tendance, nous précise DE CORTANZE, résident une faille, un manque conséquent. L'insécurité extrême, ontologique qui frappe sans exception tout être en butte au non-désir de la femme qui est responsable de sa venue au monde. Le monde lui refusa l'asile ; dès sa sortie de l'utérus. Cela ne pouvait que la fragiliser psychiquement dès le départ et, quoi qu'il en soit, cela explique son besoin vital, des plus exigeants d'être remarquée, et aimée. Ses excès , comme son oeuvre, constituèrent ainsi une vigoureuse réponse à tout ce que l'existence lui inventait de limites, d'empêchements, voire carrément de supplices. On peut tout à fait les comprendre comme partie prenante de son énorme cri de défi, de révolte. Qui fut aussi cri de triomphe. Et qu'aucun Destin ne dompta.
Corsets ?...Corsets de tous acabits ?
Mais non, c'est bien mal la connaître.
Frida KAHLO avait des Ailes. Et un courage à toute épreuve.
Frida KAHLO, et même Frida RIVERA (femme pourtant d'un seul Amour) devinrent FRIDA. Au mépris de tous les obstacles. Au moyen de tous les cabrements.
"Féminisme" muet, mais vécu. Sans nul besoin de manifeste.
A noter, chez elle : la méfiance foncière envers toute forme d'intellectualisme, de théorie.
Pas plus qu'elle ne se réclama publiquement de la moindre organisation de style "sufragette" ou d'un quelconque mouvement politique de type anti-colonial (elle ne se réclamait même pas, du reste, du mouvement muraliste mexicain, aux pourtant fortes revendications indigénistes), elle n'accepta l'embrigadement dans le mouvement surréaliste proposé par le célèbre écrivain français André BRETON, que, pourtant, elle rencontra, et fréquenta. La seule cause qu'elle embrassa nettement, et qu'elle défendit de façon active, frontale, déclarée (au travers de son adhésion au Parti communiste mexicain et de sa relation, beaucoup plus personnelle, avec Léon TROTSKI), fut le marxisme, l'idéal (l'utopie ?) de la société sans classes, débarrassée des hiérarchies.
En André BRETON, elle ne vit qu'un révolutionnaire de pacotille, un bavard insupportablement pédant de café parisien, salonnard compassé, poseur (et, au demeurant, très autoritaire) qui se contentait de couper les cheveux en quatre et d'enculer les mouches tout en restant, concrètement, bien à l'abri dans ses petites fumerolles de rêves et, surtout, derrière ses habitudes bourgeoises, lointaines, déconnectées.
Pour Frida, l'intellectualisation avait valeur de distance. De mise à distance. Sa forme d'adhésion à la pâte existentielle était telle qu'elle ne pouvait concevoir l'engagement que comme quelque chose qui jaillissait des tripes, du cratère de son volcan intime. Elle, savait vraiment ce que c'était que d'être confrontée au Minotaure, à un corps qui trahissait, broyait, l'appelait au combat sans répit. A l'essentialité profonde, crue de la condition féminine, de la chair humaine presque chtonienne. Au point que des galeristes français jugèrent sa peinture obstétricale, choquante, et refusèrent de l'exposer. Dans ses oeuvres, tout sauf édulcorées, il y a feu, sang, ombilics...Vie. L'oeuvre est le réel reflet de la femme...et vice-versa, pourrait-on dire. C'est la première fois dans l'histoire de l'art qu'une femme a exprimé avec une totale sincérité, décharnée et, pourrait-on dire, tranquillement féroce, ces faits généraux et particuliers qui concernent exclusivement la femme. commente, définit même, avec une belle exactitude, Diego RIVERA, cité par le biographe à la page 168.
Rien d'étonnant, donc, à ce que la rencontre Frida/Breton ait été, contre toute attente, une non-rencontre, soldée d'un décevant, mais têtu, retentissant Je t'aime, moi non plus. A ce propos, permettez-moi de ne pas résister à l'envie de reproduire ici cet extrait, pour le moins révélateur et savoureux d'une lettre qu'adressa la peintre à l'un de ses amis et amants, reproduite en page 285 : [à chaud, et à propos des membres du groupe surréaliste qu'elle fréquente à Paris, durant l'année 1939] : Ces gens sont des putes. Ils me font vomir. Ils sont si foutrement 'intellectuels' et si pourris que je ne les supporte plus. C'est vraiment trop pour mon caractère. J'aimerais mieux rester assise par terre à vendre des tortillas sur le marché de Toluca, que d'avoir à faire avec ces salopes 'artistiques' de Paris [...] Aucun d'eux ne travaille et ils vivent comme des parasites sur le dos d'un tas de riches salopes qui admirent leur 'génie' d' 'artistes'. De la merde et rien que de la merde voilà ce qu'ils sont. Je n'ai jamais vu Diego ou toi perdre votre temps à des cancans idiots et des discussions 'intellectuelles'. C'est pourquoi vous êtes de vrais hommes et pas des 'artistes' merdiques -mince alors ! Ca valait le coup de venir ici, rien que pour voir pourquoi l'Europe est en train de pourrir, pourquoi tous ces gens - des bons à rien - sont la cause de tous les Hitler et de tous les Mussolini. Je mettrai ma tête à couper que je haïrai cet endroit et ses habitants tant que je vivrai. Il y a quelque chose de si faux et de si irréel chez eux qu'ils me rendent marteau.
Frida était vraie. Crûment vraie. C'est à dire sans concession. Être mexicaine, issue d'une nation métisse, n'était pour elle ni jeu, ni pose.
Elle l'était. Naturellement. Voilà ce qui passe dans son art. Sans médiation, là non plus.
Elle était RELIEE au Mexique (et à ce que ce dernier incarne de fusion et d'antagonisme entre ses deux composantes, l'amérindienne et l'ibérique) autant qu'à l'être féminin dans sa dimension la plus franche, la plus brute, et partant la plus dérangeante pour le vernis de "civilisation" si judéo-chrétien qui corsète les esprits humanistes, mais gelés, ou à tout le moins tièdes de la vieille Europe polie depuis des siècles par un certain DESCARTES.
Merci, Gérard DE CORTANZE, de l'avoir ressuscitée avec une telle ferveur et un tel luxe de détails !
Elle le méritait. Vraiment.
P. Laranco.

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