DU PERSIL à L’ALGORITHME : QUAND UN ÉCRIVAIN PRÉDIT SON PROPRE MASSACRE SYMBOLIQUE.
De nombreux internautes et certaines institutions demandent de ne pas lire le roman de Thélyson Orélien. Donc je l’ai lu. Plus précisément, je suis en train de le lire. Avec plaisir. Le lisant, je tombe sur un passage surprenant dans lequel l’écrivain, par la voix de son narrateur/personnage, prédit précisément le type de censure qui allait s’abattre sur lui. Dans cette affaire, la technologie rejoue, d’une certaine manière, les heures les plus sombres du contrôle de la langue. Voyez plutôt.
En 1937, à la frontière haïtienne, le dictateur Trujillo instaure le terrifiant test du « Perejil » (le persil). Les soldats dominicains tendent un brin de verdure aux passants : si la langue trébuche sur le « r », trahissant l’accent créole, c’est la mort immédiate. C’est ce que le philosophe Jacques Derrida a théorisé sous le nom de « shibboleth » : un mot-frontière utilisé par le pouvoir pour trier, exclure et condamner.
Pour en comprendre la violence, il faut remonter au Livre des Juges (12, 5-6). Le texte biblique raconte comment les Galaadites, ayant pris les gués du Jourdain, triaient les fugitifs de la tribu ennemie des Éphraïmites à leur manière de prononcer un mot : « shibboleth » (l'épi de blé). Quiconque trébuchait et disait « sibboleth » — trahi par son accent — était immédiatement exécuté. La phonétique y faisait office de frontière absolue entre le « nous » et « l’autre », entre le citoyen légitime et le banni.
C’est cette scène originelle, terrifiante de précision et de cruauté, que Thélyson Orélien décrivait dans son roman C'était ça ou mourir. Ce qu’il ne savait pas, c'est que son livre contenait une prophétie terrible. L'histoire qu'il dénonçait sur le papier allait littéralement le rattraper dans la réalité.
C’était en 1937. Trujillo, le dictateur dominicain au costume repassé et à la moustache propre, avait décidé qu’il il avait trop d’Haïtiens dans son pays. Il voulait purifier la frontière, disait-il. Les soldats ont reçu un mot de passe « perejil ». Le persil. On tendait une branche verte au suspect et on lui disait : « Comment ça s’appelle ? » Celui qui roulait le r comme un Espagnol vivait. Celui qui disait « persil » à la manière haïtienne mourait, tombait raide mort dans les eaux de la rivière du Massacre.
Quelques semaines à peine après sa parution, le couperet est tombé. Accusé par un collectif anonyme sur les réseaux et condamné par le logiciel Pangram Labs, l'auteur a été exclu de la sélection du prix Goncourt. La machine avait donné son verdict. Son texte aurait été généré par une I.A. à plus de 97 %.
Le vertige de l’ironie dramatique est absolu : l’auteur qui documentait le drame de la frontière se retrouve lui-même refoulé à la douane littéraire. Hier, la sentence tenait à une branche de persil ; aujourd’hui, elle dépend du pourcentage opaque d'un algorithme-douanier.
Pourtant, la science contredit la machine. Une étude majeure de l'Université de Stanford a prouvé que ces détecteurs d'I.A. souffrent d'un biais systémique : ils affichent jusqu'à 61% de "faux positifs" (de fausses accusations) face aux écritures métissées, poétiques ou non-natives. Dès qu'un style s'écarte de la prose standardisée occidentale, l'algorithme panique et sature.
Le style d'Orélien, foisonnant, hanté par le rythme du créole et du portugais, a fait paniquer le logiciel. En punissant l’écart poétique, l’algorithme ne traque pas la technologie : il criminalise le métissage culturel et exige l'uniformisation de la langue.
Cette mécanique invisible se répète partout où le pouvoir veut purifier la parole. On l’a vu récemment à Sainte-Rose en Guadeloupe, lorsqu'un préfet a lancé à un marin-pêcheur : Me parler en créole, c'est un manque de respect. Le français académique est alors érigé en droit de cité, et la langue locale est reléguée au rang d'incivilité.
Finalement, derrière les débats techniques sur la fiabilité des algorithmes, ne serait-il pas question de pouvoir ? La machine ne serait alors qu'un nouvel instrument utilisé par l'institution pour censurer et discipliner les voix qui s’écartent de la norme. Contre les machines à purifier et les douaniers du langage, la littérature doit rester le lieu du contre-shibboleth : une langue hospitalière, hybride - qui accepte l'impureté, le doute et le mélange des genres, y compris technologiques - et profondément humaine, capable de traverser toutes les rivières sans jamais avoir à s'excuser d'exister.
Jean-Louis ROBERT.
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