jeudi 1 octobre 2026

L'intellectuel réunionnais Jean-Louis ROBERT continue de réfléchir au problème que pose l'IA dans la littérature.

 




GONCOURT et I.A. : LE LABEL "100% HUMAIN" OU LE TRIOMPHE DU "LIVRE BIFTECK".


L’affaire Thélyson Orélien a agi comme un détonateur dans le feutrage du monde littéraire. Soupçonné d'avoir eu recours à une intelligence artificielle pour l'écriture de son roman C’était ça ou mourir, l’auteur s’est vu exclu de la sélection du prix Goncourt. Au-delà du cas individuel, cette crise a vu surgir une proposition symptomatique : la création d’un label pour certifier l’écriture humaine.
Les Éditions de l'Observatoire ont franchi le pas en lançant le label contractuel Sanctuaire (qui garantit une œuvre sans IA), inauguré par le romancier Gaspard Koenig. Pourtant, loin de protéger la littérature, cette initiative prophylactique semble paradoxalement lui ôter sa valeur essentielle d’œuvre de l’esprit. Soixante-dix ans après la parution des Mythologies de Roland Barthes, cette panique morale met au grand jour les nouveaux
« mythes » qui hantent la création contemporaine.
Le mythe, au sens où Barthes l’entend, … transforme l’histoire en nature. Appliquer un label « 100 % humain » à un livre relève exactement de ce procédé de naturalisation. En calquant la certification artistique sur le registre agroalimentaire — à la manière d’une mention « sans conservateurs » ou « pur bœuf » ou encore « porc péi » —, la société tente de faire accroire que l'écriture serait une sécrétion biologique pure, totalement étanche aux prothèses technologiques.
On fait mine d'oublier que l'écrivain navigue depuis toujours au milieu de machines et d’artifices : dictionnaires, correcteurs, traitements de texte et moteurs de recherche. En essentialisant « l'humain », le label devient un fétiche moral qui rassure le consommateur de culture, mais il commet un contresens fondamental : il ravale le livre au rang de simple marchandise traçable, effaçant la rencontre esthétique au profit d'un protocole de contrôle. C'est le triomphe absurde du
« livre-bifteck ».
Cette obsession de la traçabilité trahit une blessure narcissique collective et une peur viscérale : celle d’être dominé par la machine. Ici surgit le spectre du « Grand
Remplacement » de l’esprit. La panique entourant l'IA réactive le vieux mythe romantique de l'écrivain-démiurge. Selon ce récit sacralisé, l’œuvre doit jaillir des tripes, de la souffrance intime, de la souvenance ou de l’âme de l’auteur. Se rendre compte qu’un modèle statistique de langage est capable de simuler cette intériorité suscite une frayeur éthique.
L’effroi ne vient pas de ce que la machine écrit mal, mais de ce qu'elle écrit trop bien et trop vite. Le label « 100% humain » fonctionne alors comme un check-point douanier de l'esprit. Porté par les figures centrales de l'institution littéraire, il s'agit d'une tentative désespérée de maintenir un monopole anthropologique sur le style et l'émotion, révélant une crise de confiance profonde de l'être humain envers sa propre singularité.
Si l'affaire Orélien fascine, c'est aussi parce que les accusations d'usage d'IA se doublent de soupçons de plagiat traditionnel. D’un point de vue barthésien, ce télescopage met à nu le grand secret que la littérature s'efforce de cacher : le mythe de l'originalité absolue.
L'IA générative fonctionne en cueillant et en recombinant des millions de textes préexistants. Or, l'être humain fait-il autre chose, à son niveau, lorsqu'il se nourrit de ses lectures pour forger sa propre voix ? En refusant la machine statistique, l'institution littéraire refuse en réalité le miroir – celui de l’intertextualité - qui lui est tendu. L'IA nous rappelle brutalement que notre langage est un code commun, une immense base de données que nous passons notre vie à plagier et agencer inconsciemment.
C'est ici que l'éclairage historique s'avère indispensable pour dépasser la simple panique morale. Invité sur France Inter le 29 septembre, l'historien de la littérature William Marx a rappelé une vérité fondamentale : l'arrivée de l'IA n'est pas une rupture accidentelle, elle est
« prévue » par l'histoire même de la littérature. La création littéraire occidentale s'est toujours construite sur une tension dialectique entre deux exigences contradictoires.
D'un côté, une exigence de sincérité (le texte comme reflet authentique d'une âme, d'une vérité vécue ou d'un trauma) ; de l'autre, une exigence de qualité formelle et de beauté (le texte comme exercice technique d'agencement parfait des mots, de pure virtuosité stylistique). La polémique actuelle naît de ce grand divorce : l'IA excelle de manière insolente dans la seconde exigence — la perfection de la forme et des codes — tout en simulant la première. En automatisant la beauté formelle, la machine force l'institution littéraire à se réfugier de manière obsessionnelle dans le dogme de la sincérité biologique. Le label « 100 % humain » n'est rien d'autre que le symptôme de cette tension devenue intenable.
Ainsi, en voulant institutionnaliser l’humain par un label, la société moderne produit un curieux effet dialectique. Pensant sacraliser l'écrivain, elle le transforme en une espèce protégée et ravale son œuvre au rang de produit du terroir — l'équivalent intellectuel du fromage au lait cru.
L'Intelligence Artificielle terrifie notre époque parce qu'elle agit comme un miroir de nos propres mécanismes de création, faits d'emprunts, de sédimentations et d'artifices. Face à l'algorithme qui imite nos codes à la perfection, l'art n'a pas besoin d'un certificat d'immunité biologique. Il doit au contraire assumer ses failles et ses contradictions : c'est dans ce renoncement au totem de la Pureté (dont on sait les catastrophes qu’elle est capable de provoquer) que la littérature demeure humaine, trop humaine. Préférer le label à la magie du texte, c'est acter la victoire de la bureaucratie sur l'art. Face aux vertiges de l'IA, la littérature n'a pas besoin de brevets d'authenticité, elle a besoin de lecteurs prêts à accepter le mystère de la création, d'où qu'il vienne.








Jean-Louis ROBERT.







































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