Cette oeuvre littéraire de 384 pages, sortie d'abord chez Gallimard en 1968, rassemble en son sein, ainsi que son titre l'indique, trois longues nouvelles, toutes centrées sur l'une des périodes les plus dramatiques que compta la tumultueuse Histoire de la première république noire indépendante de la planète.
Créolophone et francophone (car ancienne possession française), la demi-île antillaise de Haïti est une société de castes ravagée par le colorisme (*) où les métis, minoritaires et résolument acculturés aux idéaux et aux valeurs transmis par le culture européenne dominante, imposent leur joug à une large majorité de Noirs demeurés, pour leur part, voués à une quasi situation de servage, assortie d' une misère très fréquemment crasseuse, fruste et dégradante.
Enrichis, génération après génération, par les substantiels revenus que leur procurent leurs plantations ainsi que par ceux dus aux affaires et autres activités liées au commerce à grande échelle, les sangs-mêlés (appelés mulâtres), dont la couleur passe par toutes les nuances qu'il peut y avoir entre le café au lait et le "lait" absolu agrémenté de cheveux plats, de traits fins, voire de blondeur et d'yeux franchement clairs, mènent - ou se piquent de mener - une existence raffinée, de type aristocratique, où le confort, les mondanités, l'insouciance, la culture (poésie de langue française, musique classique européenne...) et les hautes études tiennent souvent une grande place.
Il s'agit là d'une élite qui s'est, au fil du temps, enfermée dans une tour d'ivoire parce que , dans son optique, tout etait bon pour se démarquer, de la plus radicale des manières possibles, de l'Afrique et de tout lien avec l'univers des esclaves, dont, pourtant, elle est aussi, à des degrés divers et variés, issue.
Toute la brutalité, la rigidité de l'ordre colonial sont là, intacts et crus, dans leur hideur pleine et entière. Héritées des "conquêtes" de Christophe COLOMB et des Européens.
On reçoit donc ce livre comme un choc au plexus, une plongée brute, sans concession dans l'âme à nu d'un peuple qui, depuis qu'il s'est constitué, vit, subit une sorte de tragédie grecque.
Même plus une île-prison...une île-cachot, une île-chambre de torture, antichambre de génocide.
Car le colorisme (institutionnalisé de longue date et donc omniprésent dans les âmes, si ce n'est même dans les ADN) a abouti, ici, à une impasse d'auto-destruction inédite.
L'immense fardeau de crasse et d'abject dénuement dont on a chargé, sans la moindre once de pitié ni d'analyse anticipatrice, la masse pullulante, muette des paysans noirs, pauvres et autres mendiants ecrasés de mépris et, surtout, placés dans une situation de précarité inimaginable a fini par se trouver, au siècle dernier, dans le courant des années 1950, instrumentalisée par un courant politique populiste débordant d'une haine raciale elle-même alimentée par la révolte, l'avidité et un impérieux, meurtrier désir de revanche.
Comme lors du déchainement révolutionnaire français du XVIIIe siècle si friand de têtes coupées, les "gueux", soudain sortis de leurs culs de basse fosse, armés et embrigadés par le bourgeois noir et noiriste François DUVALIER, ont été parés d'uniformes (avec le prestige qui va avec) puis sont devenus Tontons Macoutes, et l'on devine qui fut leur cible.
Ce livre pourrait, aussi, me semble-t-il, avoir pour titre Le Crépuscule des mulâtres.
On y voit (l'on y SENT, plutôt, pratiquement à chaque morceau de phrase) ces derniers balayés par un déferlement de terreur tripale qui, ma foi, n'a (presque) rien à envier à ce que pourrait faire surgir la venue du pire cyclone, du plus destructeur des séïsmes.
Elite mulâtre gravement menacée comme Noirs illétrés de la rue ivres d'une vengeance et d'une violence toujours prêtes à se déchaîner portent en eux (quoique pour des raisons diamétralement différentes) la même faillite, le même tragique fatalisme. Tous sentent planer sur eux une sorte d'énorme souffle exterminateur irrationnel, mystique, qu'ils nomment souvent malédiction en référence au Vaudou et à ses terribles dieux de l'Afrique qui, eux, ne pardonnent rien. Terreur, haine, frustration et rhum s'allient pour souffler sur les braises. Les passions, de tous côtés, sont lâchées sans plus de digues, tels des molosses livrés à eux-mêmes.
Une fois de plus, les mulâtres se débattent avec leur propre complexité. Leur doute identitaire le plus profond, très déstabilisant, resurgit, ce qui est tout sauf fait pour les aider à tenir en respect la folie propre à toute société en totale rupture d'équilibre.
Que suis-je ? Où est ma place ? Qu'avons-nous fait pour susciter une telle concentration de haine absolue, de désir d'elimination (culpabilité liée à leur nature et à leur existence même) ?
Réalisent-ils alors, et à cette occasion, ce qu'ils peuvent avoir de commun avec ceux qu'ils appellent encore les nègres ?
Pas vraiment. La peur est trop forte. Leur mépris, leur perception du réel fossé qui, dans cette société très cloisonnée, les sépare des misérables et des personnes à phénotypes franchement africains, trop fortement ancré. Ils n'ont guère d'alliés, sinon, ici et là, des Blancs très isolés, forcéments intéressés ou maladroits qui, de toute façon, à leurs yeux, ne comprennent rien au pays - ce qui ne représente pas grand-chose, si ce n'est, parfois, l'opportunité, toujours bienvenue, de se blanchir encore davantage par le mariage.
Marie VIEUX-CHAUVET, j'y reviens, nous fait sentir presque épidermiquement (à coup de phrases courtes, sobres et percutantes, qui vont droit au but) cette atmosphère sinistre, épouvantablement malsaine, où , fatalement, sont contraints d'évoluer ses personnages écorchés-vifs. Une atmosphère de cataclysme, à laquelle rien, ni personne ne peut échapper. Peut-être ce livre eut-il pu, aussi, être intitulé Sans issue.
Intense et oppressant, il est rempli de figures acculées, prises à la gorge par leur intenable situation de cibles coincées, privées d'espoir.
D'un côté, les Noirs, le plus souvent réduits à une condition désespérée, plus basse que terre de misérables fermiers (métayers) de plantation sans le moindre avenir ou de mendiants squelettiques rampant à même le sol sale et puant des rues.
De l'autre, des mulâtres assiégés, spoliés, devenus objets de persécution que, désormais, tant leur apparence physique que leur niveau d'instruction, leurs signes extérieurs de richesse exposent à la vindicte, à un permanent risque d'emprisonnement ou de meurtre brutal (ou encore, de viol non moins brutal, en ce qui concerne les femmes), au gré des caprices macoutiens.
Les plus fragiles et les plus à vif, sans doute, dans tout cet immonde chaos ? Les poètes, sur lesquels le troisième et ultime récit se focalise et qui ont atteint ici un niveau particulièrement dramatique et sordide de déchéance.
Contraints de se cacher et de se barricader dans d'infâmes taudis au risque de se voir atteints de complète désorientation et même, de mourir de faim tant ils sont isolés, ils n'ont plus, pour toutes planches de salut, que leurs divagations sans fin, leurs pages d' écriture, leurs rêves de reconnaissance ici dérisoires mais chevillés au corps et, pour clôturer le tout, certaines pratiques vaudoues et le clairin (rhum), illusoirement chargés, dans ce triste cas, d'anesthésier la noire panique.
Avec eux, et donc avec leur pouvoir d'écriture disparaissent les dernières lueurs de la culture. Et le rideau tombe.
Un livre qui ne s'oublie pas. Dont on ne peut sortir indemne. Et qui, par conséquent, mérite tout à fait sa réputation de livre-culte.
Quoi d'étonnant, ainsi, qu'il ait dérangé DUVALIER lui-même ; jusqu'à se trouver retiré de la vente, sous la pression de son régime ?
PL.
(*) Hiérarchie des couleurs de peau, établie par le système colonial européen.

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