La grande forêt de pins. Je la revois.
Dans le tréfonds de mon enfance.
Ses arbres droits et hauts, rougeâtres. Ses petits pots accrochés à ses fûts, débordants d'une résine immobile, odorante.Lourde. Ses sols constellés de tapis d'aiguilles et de "pignes" de pin tombées des feuillages inaccessibles.
Et ces villages, semis de maisons plutôt massives mais souvent basses, dont pratiquement aucune qui ne soit prise en sandwich entre, à l'avant, une allée de sable et, à l'arrière, à quelques pas, les obscurs alignements de ce qui est la plus vaste pinède de France.
C'était, en tout cas, vrai en ce qui concernait les deux demeures de ma tante maternelle et de mon oncle son époux, l'une insérée au centre de Gujan - Mestras, presque en bordure de la route et baptisée par elle Les Ravenales, la seconde quasiment enfouie dans le sol saturé de sable blond de la péninsule du Cap Ferret et sans étage, de dimensions beaucoup plus modestes, prénommée Rose Hill en souvenir de l'Ile Maurice.
Comment ne pas me souvenir de ces lieux où, bon an, mal an, ma petite famille "descendait" en voiture de notre lieu de résidence, Saintes (Charente-Maritime) où nous avons vécu dix ans jusqu'aux rivages forestiers et balnéaires du Bassin d'Arcachon, presque refermé sur sa propre étendue de flotte ?
Comment ne pas avoir été marquée par ces mois de vacances au cours desquels l'iode et la résine coulant des troncs des innombrables pins qui se ressemblaient tous comme frères nous grisaient copieusement de leurs fumets bruts ?
Comment oublier les insignes plaisirs des multiples ballades forestières et des non moins multiples tentatives d'ascension têtues de la Dune du Pilat dont, hélas, je n'avais jamais pu atteindre la majestueuse crête ?
Et les "pinasses" invariablement posées en foule sur les eaux calmes, imperturbables du Bassin ?
Et les innombrables circuits de golf miniature dont je raffolais tant, dans mon âge tendre ?
Et les jouets de baudruche gonflée dont regorgeaient les successions, elles aussi sans nombre, de boutiques de souvenirs et d'articles de plage qui jalonnaient le front de mer d'Arcachon balayé par le vent marin saumâtre et ponctué de tamaris à la curieuse teinte bordeaux , dont je trouvais la silhouette étriquée et sans grâce ?
Cela fait soixante ans que je n'ai pas revu "en vrai" le grand Bassin magique. D'obscurs conflits familiaux suivis de semi ruptures en ont été la cause.
La grande forêt de pins. Je la revois.
Elle est noyée sous la fumée.
Une épaisse, monstrueuse fumée orange, bourgeonnante qui la consume.
Et puis, ces flammes aux formes de crocs qui lui arrachent des crépitements.
Les chaînes de ces silhouettes de pompiers toutes noires, profilées en ombres chinoises.
Bouche bée, littéralement scotchée sur place au centre de mon living room, face à l'écran télévisuel, je la regarde. Je la fixe.
Je la reconnais. Sans la reconnaitre. Car pour moi, ça n'est pas possible.
Mon lien - que je croyais aboli - avec ces lieux refait surface. Il se ravive. Et se ranime. En deux temps et quatre mouvements.
Cependant que mon sang ne fait qu'un tour, sa force, intacte, me noue la gorge ; me comprime vilainement l'os hyoïde.
Des embryons de larmes élisent domicile au contours de mes yeux. Qui l'eût cru ?
Tous ces estivants si brutalement chassés de leurs lieux de villégiature, tels des malpropres, me laissent pantoise.
Cet hiver, Saintes ( où je n'habite plus depuis des lustres) et ses alentours se trouvaient noyés sous une immense nappe d'eau sombre, boueuse, et tous les cours d'eau qui cheminaient vers la longue façade ouest de l'hexagone sortaient allègrement de leurs lits, sous l'effet de pluies diluviennes qui ne semblaient pas devoir prendre fin.
A présent, c'est au tour d'un autre Élément majeur, majuscule, le FEU, de s'en prendre à des milliers de personnes, d'animaux (sauvages, domestiques) ainsi qu'à des hectares de terre diaboliquement pris en tenailles.
Comme si les Éléments - les vrais - s'étaient mis à protester, de concert, contre notre présence, nos prétentions !
Patricia Laranco.
25 juillet 2026.
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