(SOMINN KRÉOL)
POUR UNE LITTERATURE DE RESISTANCE.
Le créole réunionnais ne dérive pas, il s’invente: plaidoyer pour une littérature de résistance.
Le créole réunionnais est une langue unique, née d'un corps-à-corps intime avec le français. Aujourd’hui, il vit un paradoxe flagrant : s’il gagne du terrain dans l'espace public, les médias et l’école, il recule pourtant dans l’intimité des foyers et s’appauvrit face à l'influence constante du français. Face à ce risque de dilution, la littérature ne doit pas être un simple miroir de la société, mais un espace de combat, de reconquête et de souveraineté.
Pour sauver notre langue de l'affadissement, mon travail d'écrivain s'articule autour de trois piliers fondamentaux.
1. Le Tramayaz : tresser les langues sans se perdre
À La Réunion, les frontières étanches entre les langues n'existent plus. Plutôt que de nier notre bilinguisme ou de laisser le créole se dissoudre dans le français, je pratique le tramayaz (le tressage des langues). Ce n’est pas un mélange fait au hasard, c’est un
« mélangue » qui se veut artistique et politique. Dans mes poèmes, les mots français sont adoptés, digérés et pliés au rythme, à la musicalité du créole.
2. Le Karné nouvomo : inventer plutôt que copier
Avec la modernisation, le créole perd ses mots traditionnels liés à la terre, tandis que le vocabulaire abstrait ou technologique est massivement copié sur le français. Pour refuser cette colonisation de l'esprit, j'utilise mon karné nouvomo (carnet de nouveaux mots).
En traduisant quelques monuments de la littérature mondiale, dont le chef-d’œuvre de Franz Kafka, Le Procès (K lo prosé), j'ai dû adapter une langue historiquement orale et rurale à l'univers bureaucratique et absurde de l'auteur. Plutôt que d'emprunter des mots français, j'ai fait accoucher le créole de ses propres forces en créant une trâlée de néologismes : par exemple dégaliz(é)(distinguer, différencier) ou lansipliman (invocation, imploration). C’est la preuve que notre langue ne souffre d’aucune infériorité et peut dire toute la complexité de la condition humaine.
3. Une écriture autonome comme rempart visuel
Parce que le français a tendance à gagner du terrain à la maison, écrire le créole devient un acte politique majeur. En choisissant une graphie visuellement indépendante du français (en m'inspirant de systèmes réunionnais comme Lékritir 77 ou KWZ), je libère l'œil du lecteur du modèle francophone. Il est vrai que cela demande un certain effort au début, mais le jeu en vaut la chandelle. L'écrit devient alors un phare visuel insoumis qui sanctuarise la mémoire de notre langue.
Vers une langue-monde.
La décréolisation n’est pas une fatalité. En transformant le créole réunionnais en une langue-monde capable de porter la philosophie, la tragédie et la nuance sans jamais renier ses racines profondes, nous offrons aux nouvelles générations une parole totalement décomplexée. Tant qu'il y aura des écrivains pour sculpter sa matière, le créole réunionnais ne sera pas une langue en dérive, mais un espace infini de liberté.
Jean-Louis ROBERT.
28/10/2026.
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