dimanche 27 septembre 2026

Jean-Louis ROBERT (La Réunion) s'exprime sur L'AFFAIRE THELYSON ORELIEN, qui défraie en ce moment la chronique littéraire.

 




DE L’INTERTEXTUALITÉ RELATIVE À L’INTERTEXTUALITÉ ABSOLUE : ce que l'affaire Thélyson Orélien révèle de l'"I.A.ttérature".

L’intelligence artificielle n’a rien inventé : nous avons toujours écrit avec elle. Si cette affirmation peut sembler provocatrice à l’ère des générateurs de texte et des grands modèles de langage, elle devient une évidence dès lors qu'on la confronte à la théorie littéraire, et plus particulièrement au concept d'intertextualité théorisé par Julia Kristeva. L’intertextualité insiste sur le fait qu’on ne peut penser le texte littéraire qu’à travers le prisme de sa relation aux autres textes. Comme le résume Roland Barthes, [t]out texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. Cette métaphore textile, qui renvoie à l’idée du tissage inhérente à l’étymologie du mot « texte », suggère que toute création est une forme de fabrique du commun. En lisant, l'humain enregistre une base de données textuelle dans laquelle il puise pour écrire à son tour.
Jusqu'ici, cette dynamique relevait d'une intertextualité relative. L’écrivain humain, limité par sa mémoire, sa culture et sa condition biologique, ne peut brasser qu’un nombre restreint d’influences. On pouvait par exemple deviner l'influence de Faulkner chez Gabriel García Márquez, ou retrouver les mythes antiques sous la plume de James Joyce. On n’omettra pas de rappeler la pratique dite de plagiat par inversion de Lautréamont dans Poésies II ; pillant littéralement les moralistes classiques parmi lesquels Pascal et La Bruyère, il affirme : Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. Dans ce genre d’intertextualité, les connexions, bien que subtiles et imprévisibles souvent, s'opèrent au sein d’un réseau fini.
Avec l’avènement de l'intelligence artificielle, la littérature bascule dans l’intertextualité absolue. L'I.A. n'écrit pas à partir de rien ; elle est entraînée sur la quasi-totalité de la production textuelle numérisée de l'humanité. Elle n’imite pas un auteur en particulier, elle synthétise la mémoire du monde. Ce que l'esprit humain faisait à petite échelle, la machine le déploie en une microseconde. Le texte généré par l'I.A. devient le carrefour ultime de tous les livres déjà écrits, une manifestation littérale de la formule de Kristeva : tout texte se construit comme une mosaïque de citations.
Ce changement de paradigme bouscule notre rapport à la création et à l'originalité, comme en témoignent plusieurs cas contemporains. Ce qu’on peut
appeler « L’I.A . ttérature » s’invite désormais dans les plus grands prix littéraires internationaux.
En 2024, l'autrice japonaise Rie Kudan a décroché le prestigieux prix Akutagawa – l'équivalent nippon du Goncourt – pour son roman Tokyo-to Dojo-to (Tour de la sympathie de Tokyo). Lors de sa remise de prix, la romancière a confessé avec une transparence totale qu'environ 5 % de son livre avait été directement généré par ChatGPT. Plus fascinant encore : l'intrigue du roman traite précisément d'une société obsédée par l'I.A. et le contrôle du langage. En dialoguant avec la machine pour concevoir son œuvre, Rie Kudan n'a pas plagié un confrère; elle a puisé dans l'immense réservoir statistique des expressions humaines pour nourrir son propre texte, prouvant que l’I.A. peut agir comme un puissant amplificateur de style et un miroir thématique.
Si l'approche de Rie Kudan se voulait transparente et revendiquée, le monde des lettres francophones vit en ce moment un traumatisme inverse, illustrant la panique éthique qui entoure cette technologie, avec
l'« affaire Thélyson Orélien ». Cet écrivain, dont le premier roman C’était ça ou mourir s'était imposé comme un best-seller de la rentrée, s'est vu brutalement exclu de la prestigieuse sélection du Prix Goncourt. L’affaire a été déclenchée par des analyses menées via des logiciels comme le détecteur Pangram, affirmant que l'œuvre avait été massivement générée par intelligence artificielle. Bien que l’auteur s'en défende, l’Académie Goncourt a réagi avec fermeté pour envoyer un message clair. Cette affaire montre le revers de la médaille : l’intertextualité absolue, lorsqu'elle est subie ou dissimulée, brise le pacte de confiance traditionnel entre l'auteur et le lecteur. Elle fait basculer la critique dans une ère du soupçon algorithmique où la "pureté humaine" du texte doit désormais être vérifiée.
Ces mutations font étrangement écho à un texte fondateur de la critique moderne : La Mort de l'auteur de Roland Barthes (1967). Dans cet essai visionnaire, Barthes détrônait le « Génie créateur » au profit du lecteur et du texte lui-même, affirmant que le texte n'est pas la confidence d'un individu, mais un espace à dimensions multiples, où se marient et se contestent des écritures variées, dont aucune n'est originelle. L'I.A. réalise la prophétie barthésienne au premier degré. Elle incarne cet « opérateur » neutre qui assemble les écritures du passé sans intention psychologique propre.
Faut-il, dès lors, crier à la mort de la littérature ? Au contraire, cela nous force à redéfinir ce qu'est un écrivain. Si l'écriture devient une commodité illimitée grâce à l'intertextualité absolue, le rôle de l'humain glisse de la production vers la curation. L’auteur contemporain qui utilise l'I.A. ressemble à Marcel Duchamp signant son célèbre urinoir au début du XXe siècle. L'art ne réside plus dans la fabrication matérielle de l'objet ou de la phrase, mais dans l'intention, le choix, le cadrage (le prompt) et l'assemblage final, c’est-à-dire la curation.
L’I.A. excelle à ne pas simplement copier, mais produire du neuf avec du vieux à un niveau de complexité inédit. Elle ne crée pas de nouvelles pensées, mais elle offre des combinaisons infinies de la pensée humaine existante.
Dans ce nouveau contexte, Le défi de la littérature de demain, de l’I.A.ttérature, ne sera pas de savoir si le texte a été écrit par une machine ou un homme, mais de savoir si, dans ce gigantesque océan de citations recyclées, une conscience humaine a réussi à insuffler du sens.








Jean-Louis ROBERT.

































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