PAR NOUMINM POU NOUMINM : AKOZ LÉ DIFISIL ?
La tribune Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à la Réunion a élargi le débat né, il y a quelques semaines, autour du maloya et de l’appropriation culturelle, en pointant les inégalités qui bloquent le développement de l’homme réunionnais. Est surtout pointé le « privilège zorèy », c’est-à-dire un certain nombre d’avantages, bien réels, dont profiteraient les Zorèy, du fait même de leur zorèyité. Le texte précise qu’il n’est pas question de désigner des ennemis et entend distinguer les individus des rapports sociaux . Pourtant, les réactions suscitées par la tribune vont clairement dans le sens d’une hostilité envers le Zorèy. Il y a bien désignation d’un ennemi et on entre ainsi, si l’on suit Carl Schmitt, dans le champ du politique. Pour ce politologue, le politique est fondamentalement défini par la distinction entre ami et ennemi. Cela se manifeste dans la capacité à identifier des adversaires et à établir des frontières entre différents groupes. Ce couple conceptuel est essentiel pour comprendre les conflits et les relations de pouvoir dans la société.
Dans le cas de la Réunion, l’antagonisme Zorèy/Kréol renvoie fondamentalement me semble-t-il à la question du rapport entre l’Hexagone et l’île et à l’aspiration légitime des Réunionnais à prendre en main leur destin. Il s’agit d’une relation ambivalente qui ne permet pas de trancher distinctement entre les pôles ami/ennemi, ou plutôt dépendance/indépendance.
Le PAR NOUMINM POU NOUMINM est contrarié par le fait que LA RÉUNION EST UN TERRITOIRE-NATION.
Une telle définition, véritable défi au principe de non-contradiction, se présente comme un scandale logique. En effet, selon la logique classique, on ne peut pas affirmer qu'une chose est A et Non-A en même temps. Ici, selon la logique aristotélicienne, La Réunion ne peut être un territoire et une nation (c'est-à-dire un non-territoire) à la fois.
Une clarification des termes s’impose ici. Le champ sémantique de « Territoire » est relativement étendu. C’est au sens utilisé dans la sphère administrative que se réfère la définition proposée : zone administrative placée sous l'autorité d'une Région, collectivité territoriale.
Quant au mot « nation » rapporté à La Réunion, ce n’est pas le sens d’Etat-nation qui est convoqué. Comme chacun le sait, le concept d’Etat-nation fait se rencontrer une notion d'ordre identitaire (des individus qui se considèrent liés entre eux) et une notion d'ordre juridique (l’Etat en tant qu'organisation politique). S’agissant de La Réunion, c’est évidemment l’acception identitaire (sans tomber dans l’identitarisme) qui est pertinente. Mais la juxtaposition des deux termes dans le syntagme TERRITOIRE-NATION convoque aussi le sens juridique du deuxième mot. S’installe donc une contradiction entre
« territoire-nation » avec un « n » minuscule et « Nation » (Etat-nation).
Cette contradiction pourrait expliquer pourquoi les politiques de développement de notre île manquent souvent leur but. Il suffit de citer tous les records négatifs que nous enregistrons ici ( chômage, illettrisme, alcoolisme, santé mentale…), litanie bien apprise par nos politiciens, qu’ils déploient de manière incantatoire à chaque prise de parole, ou presque.
Ces derniers ne parviennent pas à penser LA RÉUNION comme un TERRITOIRE-NATION, c’est-à-dire à l’envisager comme une partie et un tout à la fois (d’autres diraient « en même temps »).
Il faut sortir de la logique habituelle pour penser différemment et examiner chaque problème en ayant à l'esprit que l'île est un territoire d'un ensemble plus vaste ET qu'elle constitue une forme de nation d'un point de vue socio-culturo-historique.
Une telle manière de penser, il faut l’avouer, ne va pas de soi. Il faut éviter, en effet, deux écueils majeurs : il ne faut pas que la partie se prenne pour un grand Tout, en oubliant son inclusion dans l’Hexagone (on sait ce qu’il est advenu de la Grenouille qui voulait se prendre pour un Bœuf), ni que le grand Tout oublie que la partie est un tout.
Dans la définition proposée, c’est le trait d’union (trait de Ré-union) qui est essentiel, et c’est cet élément qui, à mon sens, est le plus souvent négligé par nos gouvernants.
Un autre frein au PAR NOUMINM POU NOUMINM réside dans l’existence de l’alinéa 5 de l’article 73 de la Constitution, à mettre au crédit (ou au discrédit) de cette figure influente du monde politique réunionnais, Jean-Paul Virapoullé.
Ce qu’il est convenu d’appeler l’amendement Virapoullé fait de la Réunion un maillon faible dans la mesure où il interdit aux responsables élus de l’île d’avoir les mêmes compétences et responsabilités que leurs homologues guyanais, antillais et mahorais. Ce qui leur est refusé, c’est un pouvoir normatif local, limité pourtant par des « verrous constitutionnels » qui empêchent toute dérive institutionnelle vers l’indépendance, par exemple. Pour le professeur de droit public Ferdinand Mélin-Soucramanien, l’alinéa 5 transforme les Réunionnais en incapables majeurs , faisant d’eux des Français de seconde zone. C’est donc une continuité illusoire qui est établie entre La Réunion et l’Hexagone. Pour s’en affranchir, il faudrait que les responsables politiques du territoire fassent preuve de courage et de responsabilité et s’engagent, de façon transpartisane, dans une action orientée vers la suppression de cette horreur constitutionnelle (Anne-Marie Le Pourhiet) que constitue l’amendement Virapoullé.
Pour conclure, les rapports sociaux inégalitaires résultant d’une colonialité du pouvoir ne doivent pas occulter la responsabilité du politique dans le maintien du Réunionnais dans une position de minorité.
Jean-Louis ROBERT.
18/06/2026.
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