Un peuple qui, à l'instar de celui des Amérindiens des trois Amériques, a bien failli disparaitre physiquement comme culturellement dans son (rude) contact avec l'Homme blanc jamais rassasié d'expansion et avec sa sempiternelle "modernité" tant célébrée.
Ce livre, ce simple polar à première vue, mérite d'être signalé. Il captive tant par le décor qu'il plante avec aisance et élégance (Nuku Hiva, l'île principale de l'archipel des Marquises, un territoire français d'Outre-mer perdu dans l'immensité du Pacifique, à tous points de vue aux antipodes de tous les grands "noyaux" de civilisation, technologiques, médiatiques, politiques, financiers, commerciaux...) que par les étonnantes, attachantes galeries de personnages qui y sont campées.
On y trouve autant d'action que dans n'importe quel autre bon roman noir. L'écriture, fluide, ferme et vive, ne s'y envase jamais, ce qui ne l'empêche en rien de conférer aux êtres mis en scène comme aux descriptions de paysages (souvent grandioses) cette profondeur, ce "coffre" qui ont à tout coup le pouvoir de nous scotcher, de nous pousser, inlassablement, à continuer de tourner les pages pour avancer dans l'intrigue.
Il sait, à merveille, rendre l'atmosphère subtile tant des interactions humaines que des moments contemplatifs fréquemment riches en émotion voire imprégnés d'une puissante et langoureuse nostalgie que distille l'inégalable magie des plages secrètes, des vallées sauvages et retirées, cernées de pentes et de cascades proprement vertigineuses ainsi que des dangereux pics basaltiques, crêtes et falaises plus qu'abruptes qui émaillent ces territoires pourtant restreints, ramassés sur eux-mêmes et dits "du bout du monde".
Pourtant, n'allez surtout pas chercher là de clichés à visée exotique, de faciles célébrations "paradisiaques", tropicalisantes à peu de frais.
Ce roman nous fait aussi - et avec plus d'insistance encore - sentir l'ombre, le maillage de l'emprise coloniale française, déployée dans toute son autosatisfaction dominatrice, dénuée d'états d'âme.
Sans avoir trop l'air d'y toucher (là encore, à première vue), il sème , s'il ne multiplie pas les allusions, les évocations oppressives, des essais nucléaires longtemps poursuivis par la puissance tutélaire sur l'atoll de Mururoa à l'autodépréciation manifeste qu'entretiennent - ou ont longtemps entretenu - les vrais Marquisiens qui furent, en tant que Polynésiens (Mao' hi) assimilés par l'inconscient collectif occidental aux "bons sauvages", en passant, bien sûr, par la pauvreté des originaires, des fils/filles d'Henua demeurée endémique (et assortie d'échec scolaire), le syndrome de l'île-prison et les conséquences, désastreuses, qui en découlent : tendance marquée au secret, usage courant du cannabis et/ou des boissons alcoolisées pour s'étourdir et, de la sorte, se libérer de la conscience, trop douloureuse, de son propre marasme, recours des jeunes des deux sexes à une prostitution plus ou moins occasionnelle, colère et ressentiment soigneusement rentrés et tenus en laisse et puritanisme hérité du très long bourrage de crânes mené, au fil du temps, par les missionnaires et ensuite les prêtres catholiques.
Les violences faites aux femmes s'y trouvent aussi clairement pointées du doigt, de même qu'au travers de la problématique du principal protagoniste, le mal-être propre au demi (métis) brutalement coupé de ses racines polynésiennes et, de toutes façons, par essence, nulle part authentiquement chez lui.
Et néanmoins, en dépit de tous ces lourds passifs, de ces poids, il y a de la vie, de l'espoir.
Depuis la deuxième moitié du XXème siècle, les Mao' hi réaffirment frénétiquement leur identité et leur lien à leur passé, à leurs ancêtres, par le biais de la pratique de leur(s) langue(s), du refus de l'exil, de la relance des artisanats et activités culturelles locaux (musique, danse, tatouages, sculpture, cérémonies...). Leur solidarité profonde (en particulier, familiale élargie), leur amour foncier de la vie et leur réserve d'équilibre semblent peu à peu, en un remarquable mouvement de résilience, cautériser la plaie de leur ancienne mésestime d'eux-mêmes (induite par les Européens et leur logique coloniale), même s'ils ne suffisent pas, pas encore à les sortir de leur condition de sous-Français le plus souvent précaires.
Voilà ce qu'on apprend, entre autres choses, dans cette suite de pages. Par touches légères, sans pesanteur, glissées tout naturellement dans le cours, dans la trame du récit. Mais qui en disent long. Fichtrement long.
En fin d'ouvrage, je retiens, ainsi, ce paragraphe, qui me parait fort révélateur : L'évènement du jour est l'arrivée de la pirogue double traditionnelle ' Vaka Nui ' dans la baie de Taiohaè, à l'aube. [...] Toute la population est là pour l'accueillir au son des ' pahu ' [tambours] et des
' Mave mai '. L'autre nouvelle du jour est l'arrestation du commandant de la pirogue par la brigade de gendarmerie de Nuku Hiva pour défaut de permis et non-respect de la réglementation maritime française - cette blague ! Les Marquisiens sillonnaient déjà le Pacifique à bord de pirogues de ce genre des siècles avant le couronnement de Charlemagne.
On aime aussi la tendresse qui, de toute évidence, affleure dans ce livre et, pour ma part, je l'ai littéralement dévoré.
P. Laranco.

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