samedi 16 janvier 2016

Lecture (Histoire-psychologie) : Jack EL-HAI, "LE NAZI ET LE PSYCHIATRE – A L’ORIGINE DU MAL ABSOLU", Editions LES ARÈNES, 2013



Quoi qu’on en puisse dire, la convulsion qu’ont représenté le tragique épisode nazi en Allemagne (et en Europe) et son apocalyptique corollaire, la Seconde Guerre mondiale – avec toutes les atrocités à motifs racistes abjects que l’on ne connait que trop – ne fait toujours pas partie des événements passés que nous avons réussi à correctement « métaboliser », à pleinement comprendre. Un tel niveau de monstruosité continue de nous questionner, de nous interpeller, de nous « déranger ».
Le XXe siècle, avec l’aventure hitlérienne, a été confronté à quelque chose d’hors du commun (même dans l’Histoire de l’humanité, pourtant passablement riche en guerres et massacres), au Mal absolu, quasiment de nature métaphysique, à la menace de mise à mort de l’idée même d’humanisme, de compassion pour les plus faibles.
Le « mystère national-socialiste » conserve encore l’entièreté de son opacité sinistre soixante-dix ans après la victoire des puissances alliées sur cette sombre Allemagne, toute d’acier, de « Nuit et brouillard ».
Alors, qui étaient les dirigeants guerriers et implacablement génocidaires (pour des raisons très obscures) de ce régime ?
On désirerait à tout prix avoir une réponse d’ordre psychologique (ou psychiatrique) qui tranche, une bonne fois pour toutes. Mais, comme nous le savons, les chefs les plus importants de la camarilla nazie, HITLER, GOEBBELS et HIMMLER, se sont arrangés pour échapper à la détention par les Alliés au moyen du suicide. Ils n’ont donc pas pu être emprisonnés, et donc « sondés » par ceux qui les ont vaincus.
Beaucoup de criminels nazis  responsables des pires horreurs ont aussi réussi à fuir en Amérique du Sud où ils se sont terrés longtemps (cf. EICHMANN, le sinistre docteur MENGELE, ou Klaus BARBIE).
Les nazis étaient-ils des fous ?
Des incarnations du Mal ?
Des sortes d’ « Antéchrists », ainsi qu’ont pu le prétendre, en Allemagne, certains milieux catholiques ?
C’est à cette question depuis soixante-dix ans récurrente (laquelle ne cesse de resurgir de loin en loin comme le Serpent de Mer) que s’attelle le livre de Jack EL-HAI, qui se lit un peu comme un roman.
Comme quasiment toutes les autres personnes qui se sont penchées sur ladite question, qu’elles aient été historiens, journalistes, témoins d’époque, psychologues ou spécialistes des maladies mentales, cet auteur a dû se « contenter » de tout ce qui a tourné autour de l’historique procès de Nuremberg (1945/1946).
Dominent ici trois figures : le flamboyant Hermann GÖRING, successeur désigné d’Hitler, l’ ambitieux  et brillant psychiatre américain Douglas KELLEY et, pour finir, le psychologue, américain lui aussi, Gustave GILBERT.
Ajoutons à cela que les tests de Rorschach occupent, dans l’affaire, une place assez importante.
Ces deux entreprenants spécialistes de la santé mentale (par ailleurs en situation ouverte de rivalité) soumirent tous les hiérarques nazis qu’ils avaient sous la main dans les locaux de la prison de Nuremberg à des batteries de tests en veux-tu, en voilà, très complètes, extrêmement diverses et pointues compte tenu de l’époque.
Et devinez ce qu’il advint : ces grands psys ne tombèrent pas d’accord !
Vous m’objecterez que la psychiatrie est loin d’être une science exacte ; vous serez dans le vrai. Cela ne l’empêche en rien de se réclamer d’une autorité manifeste.
Tout comme il vit se développer la monstrueuse, redoutable efflorescence nazie, le XXe siècle vit aussi se développer l’autorité et la mainmise grandissantes de cette « science de l’âme » à bien des égards mâtinée de police des esprits déviants.
A l’époque de Nuremberg, le monde était encore sous le choc.
On venait, au surplus, de découvrir les activités concentrationnaires hitlériennes.
« L’oncle Adolf » avait ignominieusement tenu sa promesse – exprimée tant dans le délire à connotation paranoïaque de son indigeste, haineux Mein kampf que dans tant de ses discours hystériques à faire dresser le cheveu sur la tête : « oui, nous sommes des barbares, et nous agirons de manière impitoyable ».
Plus de six millions d’êtres humains éliminés de manière atroce, parce qu’ils étaient Juifs, Tsiganes, Slaves, Noirs, opposants politiques et prisonniers de guerre, Témoins de Jéhovah, homosexuels, ou encore handicapés. A savoir, autres.
Et, une fois venu Nuremberg, des dirigeants nazis désormais sans Führer qui opposaient, avec aplomb, leur version cynique de ces mêmes faits, indéfendables, à tous les reproches !
Soi-disant, ils ne « savaient rien ».
C’était Hitler, le seul responsable.
Dans toute guerre, il y avait des crimes ; ils avaient fait la guerre, c’est tout. Ils n’avaient fait, en tout et pour tout, que se montrer scrupuleusement disciplinés, qu’obéir aux ordres, conformément à la bonne vieille tradition prussienne.
Göring, du reste, se montrait charmant ; HESS égaré. SPEER affichait son repentir.
Manipulation que tout ceci ! On s’en aperçut par la suite.
Mais, sur le coup, l’on fut perplexe.
Il est très difficile de sonder véritablement un être humain. L’Homme est, par nature, dissimulateur, porteur de masques, comédien, fabulateur (au point d’aller, dans certains cas, jusqu’à se mentir à lui-même, à s’autosuggestionner) et porté à manipuler plus ou moins habilement les gens qui l’entourent pour parvenir à ses fins. Ce d’autant plus que, comme c’est le cas précisément dans les circonstances qui nous occupent, il s’agit, pour lui, de « s’en sortir », de sauver tout bonnement sa propre peau. Cette complexité, cette insondabilité humaine vertigineuse explique, à elle seule, que l’Homme soit, pour l’Homme, un inépuisable et lancinant sujet d’étude, si ce n’est une sorte de défi cognitif particulièrement ardu.
Au sortir des horreurs de la dernière guerre mondiale, la question centrale (légitime) était de savoir s’il existait – ou non – un profil psychologique spécifique à tous les dirigeants nazis. Assurément, ils avaient d’indéniables points communs : ego surdimensionné, absence ou sérieuse limitation de l’empathie, antisémitisme paroxystique et nationalisme chevillés au corps, refus de reconnaître, d’assumer leur responsabilité monstrueuse, arrogance couplée à une tendance nette à se poser en victimes d’une injustice. Mais étaient-ils pour autant (Hitler compris) des anormaux, des illuminés souffrant de perversion sadique ou de maladie mentale avérée ?
Sans les juger « normaux », les deux psys – malgré leur antagonisme – tombèrent d’accord pour répondre, en gros, par la négative.
Ce qui ne diminuera toutefois en rien, à ce sujet, leur fond de perplexité foncière.
Répugnaient-ils, de façon instinctive, tripale, par une sorte de réflexe de défense que leur inspirait tout cet étalages d’horreurs, à devoir ranger les hiérarques du IIIe Reich, en dépit de tout, dans les rangs de l’humanité moyenne, banale – de l’humanité qui nous ressemble ?
Le fait qu’ils ne paraissent ni dotés d’une intelligence amoindrie, ni affligés d’un grave désordre du mental, mais seulement névrosés (comme tout un chacun aux dires, notamment, d’un certain Sigmund FREUD) resta profondément troublant eu égard à l’énormité de leurs décisions et de leurs actes, accomplis avec une sidérante détermination autant qu'avec une consternante  absence d’ « états d’âme », comme s’ils étaient naturels, tout ce qu'il y a de plus légitimes et compréhensibles.
Alors, qu’incriminer ?
L’ambition patente (et dévorante) de certains individus (tels, par exemple, Göring, ou SPEER) ? Le conditionnement dû au matraquage de la propagande, qui bétonna les convictions et s'ancra dans bien des esprits de type psychorigide ?
La rancœur et son corollaire, la haine accumulées suite aux sentiments d’humiliation très forts qu’avaient, au départ, infligés à l’ensemble des peuples allemand et autrichien les clauses du Traité de Versailles ?
Une certaine « tradition » germanique agressive et psychorigide, droit héritée du militarisme prussien ?
Le désir obsessionnel, fortement irrigué de rancœur, de nombre de médiocres, de « ratés », de frustrés allemands aux dents longues, prêts à n’importe quelle aventure (du type de Hitler ou de Goebbels) de se faire tout de même une place dans la société, coûte que coûte ?
La « pédagogie noire » dont nous parlent les passionnants ouvrages de la psychanalyste Alice MILLER ?
La « banalité du Mal » qui fut la thèse fameuse de Hannah ARENDT ?
La multiplicité des hypothèses qui furent émises (et qui d’ailleurs continuent de l’être) est bien à la mesure de la complexité propre à l’Homme, de même qu’à tous les faits humains.
On aurait aimé qu’une   bonne explication, bien carrée, nous tombe du ciel – ou à tout le moins finisse par nous venir des lumières de la science (même psychiatrique).
On espérait que les méthodes scientifiques (a priori rigoureuses) employées par des spécialistes du mental et du comportement humains en prise directe avec l’événement du procès de Nuremberg et avec les personnages qui s’y étaient trouvés mis en accusation parviendraient à dégager les réponses que nous attendions de pied ferme.
Ce livre ne nous apporte pas de « solution » bien tranchée, bien précise. D’abord, sans doute, parce que ces dignitaires du IIIe Reich étaient, avant tout, des individus. Certes, pas des siamois. Pas des clones.
La fameuse  personnalité nazie  fut donc, à bien des égards, une illusion plutôt naïve.
Cependant, il serait faux de prétendre que certaines « pistes » n’ont pas été dégagées : en 1975, par exemple SELZER et MIALE, à partir des dossiers de Gilbert, concluent, dans leur ouvrage The Nuremberg Mind : the Psychology of the Nazi Leaders, que Arendt, MILGRAM, Kelley et consorts  ne nous ont pas persuadés que les grands criminels de guerre nazis étaient des gens normaux, ordinaires, fondamentalement semblables à vous et moi . Au contraire, estiment-ils, ces accusés présentent un profil psychopathologique identique. En s’appuyant sur leurs interprétations du test de Rorschach, ils définissent comme psychopathes la plupart des chefs nazis […]. L’égocentrisme forcené des politiciens nazis a joué un rôle primordial dans leurs actes ; il permet d’expliquer la distance qui les sépare de la plupart des gens et constitue la racine de leur anormalité et de leurs troubles psychologiques. Il n’empêche – et c’est plus intéressant encore – que Selzer et Miale n’excluent pas […] que dans les couches « supérieures » de la population [américaine, ou autre], politiciens, industriels, artistes, etc., le profil de personnalité propre aux nazis soit très répandu. Kelley n’aurait pas dit autre chose.
Là-dessus, En 1978, Barry RITZLER, psychologue à l’université de Long Island […] conclut que les réponses des nazis diffèrent clairement de la normale, mais que l’écart est trop limité pour que l’on puisse y déceler un déséquilibre psychique. Les accusés de Nuremberg, dit-il, ressemblent à des « psychopathes qui auraient réussi […] ».
Pour l’ouvrage publié en 1995 par RITZLER, HARROWER, ARCHER et ZILLMER, The Quest for the Nazi Personality, L’étude psychologique consacrée aux criminels de guerre nazis, qui s’appuie sur les résultats de Kelley comme sur ceux de Gilbert, conclut qu’il est impossible, à partir de ces résultats de tests, de poser un diagnostic psychiatrique sur les individus en question. […] En fait, écrivent les experts, les différences entre les membres de ce groupe dépassent de loin leurs ressemblances […]. Ils ajoutent que « de nombreux individus […] ont participé à des atrocités sans souffrir de troubles diagnosticables permettant d’expliquer leurs actes. […] le sadisme pathologique (sic) pouvait faire partie des voies d’accès au sommet de l’élite nazie […]. […] la « personnalité nazie », que Kelley a cherché en vain, qui a séduit Gilbert et tenté de nombreux autres chercheurs, est bien un mythe.
Et puis, n’en sait-on pas encore trop peu sur des conduites (hélas) humaines comme le sadisme ainsi que sur des structures psychiques telles que la psychopathie ?
Ne faut-il pas aussi garder en mémoire le fait qu’Hermann Göring était tout à la fois notoirement toxicomane (donc très sujet aux addictions), excessivement égocentrique, histrionique et, bien sûr, très doué pour la manipulation ; qu’Adolf Hitler, pour sa part, non content d’être le produit de mariages fortement consanguins, comptait dans sa propre parentèle un certain nombre de malades mentaux avérés ( tout particulièrement une de ses proches cousines, qui fut une schizophrène gravement atteinte), qu’il était lui-même affligé de paranoïa, d’hystérie, de tendances asociales très fortes et de difficultés sexuelles, qu’il était également caractériel et très porté à l’ impulsivité, de même que mégalomane, pathologiquement haineux et sujet à des fixations obsessionnelles, hypocondriaque et souvent la proie de véritables "crises" maniaques de logorrhée auxquelles faisaient volontiers pendant des phases d'abattement dépressif, que son exaltation pour les mythes wagnériens et sa phobie sans mesure des Juifs étaient de purs délires à la fois obsessionnels et paranoïaques, qu’il avait tendance à être irrationnel, apragmatique (comme l’ont bien montré, notamment, ses erreurs militaires monumentales et son refus d'écouter les conseils stratégiques beaucoup plus sensés de ses généraux) et qu’au surplus il était singulièrement attiré par des jouvencelles extrêmement jeunes (une forme de pédophilie ?); que Rudolf Hess était manifestement très irrationnel (avec ses goûts occultistes et ses initiatives impulsives et inattendues, que l’on s’expliquait mal) et très perturbé, probablement victime d’une forme de schizoïdie ; qu’Heinrich Himmler, ce sadique froid et à ses heures opportuniste, cultivait lui aussi un intérêt marqué pour l’occultisme, la sorcellerie et le paganisme celto-germanique dans ce qu’il avait de plus obscur, dont il rêvait de faire des alternatives « spirituelles » à l’humanisme chrétien à ses yeux méprisable ?
Pour attrayant et passionnant qu’il soit, l’ouvrage de Jack El-Hai n’a pas épuisé le sujet, tant s’en faut, à mon humble avis. Je n’aurais pas la mauvaise grâce de dire qu’il me laisse un peu sur ma faim. Comment pourrait-il en aller autrement, avec un tel sujet, si délicat, si glauque, si opaque ?





P. Laranco.

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