MATIERE A RIRE, de Raymond DEVOS,
Editions Plon, 544 pages, 20 euros.
Pourquoi ne pas rire avec Raymond Devos ? C’est possible grâce à l’édition intégrale de son œuvre, Matière à rire. 165 textes d’œuvre brute tombée de scène avec le rideau, la compilation des trois recueils précédents soigneusement assemblés dans l’inverse de l‘ordre du temps, remontés comme un compte à rebours vers ce dialogue que le comédien, alors âgé de 33 ans, eut avec un maître d’hôtel, à Biarritz un soir de gros temps :
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- Je voudrais voir la mer.
- La mer … elle est démontée !
- Et vous la remontez quand ?
Dans ce texte, comme l’explique l’humoriste, un mot trouble (« démontée ») égare, crée le malentendu. Tout part de là et tout le monologue est construit sur ce malentendu. C’est une mise en scène du mot qui égare.
Raymond Devos est un maître du verbe. Sans être prof ou linguiste. Jean Palestel, qui l’a rencontré dans sa maison dans la vallée de Chevreuse (dans les Yvelines), décrit son bureau gavé de dictionnaires et d’encyclopédies cornés par l’usage.
Parfois, on trouve dans le même texte plusieurs acceptions d’un terme (« courir »), ce qui illustre le pouvoir qu’a le mot, grâce au jeu des contextes, de produire des effets de sens très variés :
Je lui dis :
— Qu’est-ce qui fait courir tous ces fous ?
Il me dit :
— Tout ! Tout ! Il y en a qui courent au plus pressé. D’autres qui courent après les honneurs…Celui-ci court pour la gloire… Celui-là court à sa perte…
Les textes de l’humoriste explorent les limites du langage. Dans Ouï dire, il multiplie les associations homonymiques :
Il y a des verbes qui se conjuguent très irrégulièrement. Par exemple, le verbe "OUÏR". Le verbe ouïr, au présent, ça fait : J'ois... j'ois... Si au lieu de dire ‘j'entends’, je dis ‘j'ois’, les gens vont penser que ce que j'entends est joyeux alors que ce que j'entends peut être particulièrement triste.
Dans ses monologues, Raymond Devos alterne vertigineusement les expressions (« avoir ou donner raison / tort »). C’est la raison pour laquelle ils font penser au théâtre de l’absurde : On ne sait jamais qui a raison ou qui a tort. C'est difficile de juger. Moi, j'ai longtemps donné raison à tout le monde. Jusqu'au jour où je me suis aperçu que la plupart des gens à qui je donnais raison avaient tort ! Donc, j'avais raison ! Par conséquent, j'avais tort ! Tort de donner raison à des gens qui avaient le tort de croire qu'ils avaient raison…
Dans les textes de Raymond Devos, il est toujours question du monde et des gens. Mais l’hostilité caractérise souvent les relations humaines. Comme dans Sens dessus dessous : Actuellement, mon immeuble est sens dessus dessous. Tous les locataires du dessous voudraient habiter au-dessus. Tout cela parce que le locataire qui est au-dessus est allé raconter par en dessous que l'air que l'on respirait à l’étage au-dessus était meilleur que celui que l'on respirait à l’étage en dessous. Alors, le locataire qui est en dessous a tendance à envier celui qui est au-dessus et à mépriser celui qui est en dessous. Moi, je suis au-dessus de ça.
Il faut rappeler que Raymond Devos ne se contente pas du jeu de mots. Il ne s’en sert pas par plaisir du jeu de mots. Comme il le dit : Je me sers du jeu de mots pour alimenter des malentendus, pour égarer l’esprit. Si c’est pas justifié par une idée, un cheminement et un but, si c’est pas pour montrer quelque chose, ça m’amuse pas du tout.
Issa ASGARALLY.
Source : Issa ASGARALLY.

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